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Pourquoi combattre le réchauffement climatique nécessite aussi de combattre la misogynoir


 

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Des États-Unis, où il a été démontré que les mères et les nourrissons noirs sont plus à risque d’avoir des problèmes de santé en raison du réchauffement de la planète, au Malawi, où le nombre d’enfants mariés augmente en parallèle avec les perturbations climatiques, en passant par le “caractère féminin de la pauvreté” dans les Caraïbes qui rend les femmes noires plus vulnérables face aux chocs climatiques : il existe d’innombrables exemples des effets disproportionnés du changement climatique sur les femmes noires à travers le monde. Cela s’explique par le fait que ce groupe démographique a la particularité de faire face au fardeau du sexisme combiné aux effets spécifiques du (néo)colonialisme et/ou du racisme ciblant à la fois les afro-descendants et les Africains.


Leur vulnérabilité conséquente est aggravée par des crises se consolidant à cause des inégalités sociales multifactorielles et structurelles. Malheureusement, le changement climatique n’est qu’un problème urgent, parmi tant d’autres, auquel notre monde est actuellement confronté. L’exploitation et le gaspillage excessif des ressources naturelles sur fond de capitalisme sans limites ont conduit à ce déséquilibre climatique. Mais qui « possède » (ou du moins vit sur) les terres de ces ressources ? Qui les extrait sur le terrain ? Qui transforme les matières premières dans les usines ? Qui est en première ligne lorsque des catastrophes liées au climat se produisent ? Ajoutez à cela l’instabilité des femmes dans la société car celles-ci ont moins accès à l’indépendance financière, à des soins appropriés et poss!dent moins de liberté de mouvement et de choix de vie, et vous avez les principales raisons pour lesquelles le changement climatique frappe les femmes noires le plus durement.


Comme l’a expliqué la journaliste américaine Gloria Oladipo, les femmes noires “« sauvent » les autres pour se sauver elles-mêmes”. Ainsi, à l’instar de leurs combats contre d’autres problématiques sociales, les femmes noires sont fortement investies dans la lutte contre le changement climatique, aussi bien en Occident que dans les pays du soi-disant tiers-monde. Cependant, malgré leurs contributions fondamentales qui sont directement inspirées de leur expérience unique avec le changement climatique, ces activistes ont tendance à être moins médiatisées et moins considérées. Jasmine Sanders, directrice générale de Our Climate, une organisation de défense des jeunes à Washington D.C., insiste sur le fait que « ce n’est pas que les personnes issues de la diverses n’ont jamais été là” mais plutôt qu’elles ont été “ignorées, utilisées et épuisées et/ou non reconnues”.



L’effacement médiatique par l’Associated Press (AP) de Vanessa Nakate, militante ougandaise qui lutte pour plus de justice climatique, constitue un exemple significatif de ce phénomène. En janvier 2020, elle a participé à une conférence de presse à Davos avec d’autres jeunes activistes pour le climat reconnus. Cependant, lorsque l’AP a couvert l’événement, ils ont illustré leur article avec une image tronquée qui ne mettait en évidence que les quatre activistes blancs à côté d’elle. Tandis que l’AP a rapidement produit une déclaration pour exprimer ses regrets, Vanessa était sceptique. Dans une interview avec le Guardian, elle a souligné qu’au lieu de dé-tronquer la photo en question après le tollé général, l’AP l’a simplement remplacé par une autre photo sur laquelle elle figurait au milieu, ce qui signifie qu’ils avaient fait le choix en premier lieu de sélectionner une photo l’effaçant. Malheureusement, bien au-delà de la controverse avec l’AP, Vanessa est bien moins exposée que ses homologues blancs.


Si les femmes noires ont certaines des clés pour faire face à cette crise, alors nous devons nous assurer qu’elles sont considérées correctement dans la société.

Ce phénomène n’est pas spécifique à la lutte contre le changement climatique et est la conséquence directe de la misogynoir, un terme développé par Moya Bailey, professeure à l’université Northwestern, qui définit les discriminations spécifiques auxquelles les femmes noires sont confrontées en raison des effets combinés du racisme et du sexisme (comme brièvement évoqué précédemment). Par conséquent, la compréhension, ainsi que le règlement de ses causes, peuvent contribuer à traiter en partie la question climatique. Si les femmes noires ont certaines des clés pour faire face à cette crise, alors nous devons nous assurer qu’elles sont considérées correctement dans la société. Comme l’a analysé la Dr Francena Turner, historienne à l’Université d’État de Fayetteville (une université publique historiquement noire en Caroline du Nord), nous pourrions définir trois mécanismes qui conduisent à l’effacement systématique des contributions des femmes noires :

  • Se concentrer sur les résultats et non pas également sur la construction des mouvements sociaux. Les mouvements sociaux ne sont pas seulement des manifestations visibles et des victoires remportées difficilement ; ils exigent d’innombrables heures d’organisation, de préparation et de réflexion. Ce « sale boulot » est historiquement réalisé par les femmes noires. Un exemple historique de ce processus, datant de l’époque du Mouvement des Droits Civils, est donné par la Dr Belinda Robnett, ancienne sociologue à l’Université de Californie (qui a également été en charge des questions de diversité, d’équité et d’inclusion dans cet établissement) : “Compte tenu du contexte de leur vie [celle des femmes noires], leur colère et leur humiliation ont servi de fondement non seulement à des actes spontanés de rébellion, mais aussi à leurs activités stratégiques et planifiées”. De même, ce que nous avons observé avec la crise conséquente au changement climatique c’est que les femmes africaines ont été parmi les premières à être alarmées par la situation et à prendre des mesures pour y mettre fin. Néanmoins, leur contribution est à peine mentionnée, notamment parce que c’est un “storytelling” moins populaire ; nous devons donc apprendre à reconnaître leur travail pionnier.